La cuite de Noé, la pièce


LA CUITE DE NOE – version du 20 août 2014
(Illustration: Ivresse de Noé par Bellini – Wikimedia commons)

Louis Pinaud-Conti, dit Louis la Goutte, artiste peintre, pianiste et
chanteur: Jean-Philippe
Cépi Dionis, vigneron: Berthier
Chasselle Dionis, femme du vigneron: Lucienne
Jules Braguette, pilier de bistrot: Jean-Pierre
Alexia Cortanne, muse: Véronique
Luther Eunios, pasteur: Jacques
Voix off masculine: Claude
Voix off féminine: Véronique
Après l’introduction du président des Biviades, un générique défile à l’écran, sur fond de musique jouée au piano par Louis.
Ambiance bleue.

Voix off masculine : Nous sommes dans l’atelier d’un artiste, plus connu pour
son style et son art de vivre que pour ses oeuvres. Dans cet atelier, celui ou celle qui y met les pieds, se rend tout de suite compte qu’ici, l’ivresse précède
toujours la création.
Tout devient un peu fou dès qu’on a passé la porte de l’atelier de Louis Pinaud-
Conti. Les préjugés, les susceptibilités, les querelles, tout est noyé dans la cuve des plus grands millésimes.
Louis Pinaud-Conti, c’est Louis la Goutte, en référence à ses crises de podagre.
Car comme Louis XIV, Louis souffre de la goutte. Et comme Louis XIV, auquel
son médecin avait ordonné d’arrêter de boire du Champagne, Louis ne boit plus que du Pinot noir. Chaque semaine, Louis la Goutte organise des soirées à
thème, en lien avec la vigne et le vin.
Et ce soir, le thème est… le vin et le divin !

TABLEAU 1 : L’IVRESSE MAGIQUE
Lumière. Nous sommes dans l’atelier de l’artiste; quelques-unes de ses oeuvres sont en évidence. Louis est à sa table en train de lire le journal. Un verre de Pinot est posé sur la table, à côté d’une carafe; on voit un présentoir de vin avec quelques bouteilles en place et debout, celle qui contient le vin de la carafe.
Louis : Ah diable ! Je ne pensais pas que les dégâts dus à ce coup de grêle de l’an passé allaient limiter la quantité dans une telle proportion !
Alexia entrant; elle porte une robe ample et courte avec un blouson léger : Mais la qualité, cher Louis la Goutte, ne manque pas. Dieu s’y est employé. Comme le soulignait Lacordaire, un vieux prédicateur français du 19ième siècle, « le vin n’est pas une invention du diable, mais un don de notre Père, qui nous connaît et nous aime ».
Louis: Magnifique, Alexia ! L’homme, à travers les âges, n’a jamais cessé de chanter Dieu et le vin. Le Bordeaux irrigue l’esprit, le Champagne, le coeur, et le Bourgogne, notre sensualité… Mais les Vins de Neuchâtel, eux, ils parlent ! Il va se mettre au piano pour chanter:
Tous Chanson: Le petit vin blanc

Ah, le petit vin blanc Qu’on boit sous les tonnelles, Quand les filles sont belles Du côté du Joran.
Et puis de temps en temps, Un air de vieille romance, Semble donner la cadence Pour fauter, pour fauter, Dans les bois, dans les près, Du côté, du côté du Joran.

Louis: Mais dis-moi, Alexia ma chère muse, Cépi Dionis, le vigneron, et Chasselle, sa femme, ainsi que mon cher ami Jules Braguette, ne sont pas encore arrivés ?
Alexia: Ils arrivent justement ! Ton ami Jules, comme d’habitude, bascule un peu.
Jules, Cépi et Chasselle entrent l’un derrière l’autre. Jules s’asseye, Cépi reste debout devant la table. Chasselle va chercher des verres et les remplit.
Alexia: Surprise ! Cette fois, Cépi Dionis ne tient pas une bouteille sous le bras, mais… un rouleau de papier !
Louis: De quoi s’agit-il au juste ?
Cépi: Je viens de retrouver une reproduction du plus célèbre tableau de Giovanni Bellini, ce peintre formidable de Venise, qui vivait au XVème, si mes souvenirs sont bons.
Cépi déroule son rouleau et le montre à Jules. La reproduction du tableau paraît à l’écran.
Cépi Bellini a peint une approche toute particulière de cet ami des bêtes et constructeur d’arche qu’était le vieux Noé. Il a nommé son tableau « L’ivresse de Noé »… pour ne pas dire, je pense, la cuite de Noé ! Et je me suis dit qu’avec le thème de ce soir, on pourrait s’en inspirer.
Cépi s’asseye. Jules saisit un verre de vin à moitié rempli sur la table et l’avale.
Jules: Mais, il lui fout la main au sac !
Alexia: Je vous en prie Braguette, oubliez votre nom !
Jules: Excusez-moi, je prends des libertés parce que je me sens bien avec vous, avec toute l’équipe. Comme un bon Chardonnay, je vais donner du moelleux à mes propos, leur donner une forme bien arrondie, un goût de vanille, voire quelques nuances citronnées, comme un Chardonnay de Californie dont je me souviens encore !
Cépi: Si on pouvait passer au thème de ce soir et ne pas laisser Jules s’envoler dans ses délires lyriques, Louis la Goutte pourrait nous donner quelques explications sur cette peinture.
Louis: Bien volontiers, si vous daignez me prêter attention et ne pas trop pinter en m’écoutant !
Tous: Santé !
Louis: D’abord, comme un bon connaisseur de vin n’oublie pas de s’intéresser à la vigne, d’où elle vient et qui l’a taillée, il faut se souvenir que les sarments des textes sacrés, eux aussi, ont été taillés, pour en livrer la quintessence finale que nous connaissons. Le texte qui inspira Bellini pour créer cette oeuvre, remonte à la Genèse, non seulement du livre de Dieu, mais même de la création du vin.
Ambiance bleue.
Voix off masculine: C’est Noé, homme du terroir, qui le premier planta une vigne. Il boit du vin jusqu’à l’ivresse, et se met tout nu…
Lumière.
Jules: Mais pourquoi est-il à poil ? Et que font ces trois gaillards derrière lui ?
Louis: Ce sont les fils de Noé: Sem, Cham et Japhet. L’artiste a bien compris le lien que souligne le texte biblique, entre vin et nudité: L’ivresse déshabille… in vino veritas, la cuite autrement dit ! Et les fils de Noé ne veulent pas voir cette nudité, ils se cassent la tête pour trouver une solution et ne pas être impudiques devant cet excès de l’inventeur du vin. Ils se cachent derrière le manteau pour cacher la nudité de leur père.
Chasselle: Comme je vous connais, Messieurs, vous auriez préféré que ce soit la femme de Noé qui soit toute nue devant vos yeux !
Jules: Alors leurs mains n’auraient pas tenu le manteau !
Chasselle: Toi, occupe-toi des tiennes, tiens ton verre et ne te cuite pas trop !
Louis: Est-ce que je peux poursuivre ?
Tous: Oui, oui, bien sûr !
Louis: Noé vient de sauver l’humanité avec son caisson navigable ! Et juste après avoir bu la tasse et subi une indigestion d’eau, il invente le vin. Dieu ne s’attendait certainement pas à ce coup de génie du vieux Noé. Dieu y avait-il même songé ? Est-ce qu’il l’a inspiré ? On ne le saura peut-être jamais.
Jules: En tous cas, Dieu a permis cette invention et pour nous, c’est ce qui compte.
Tous: Santé !
Louis: Bien dit. Mais les fils de Noé sont un peu excédés. Ils ne veulent pas offenser Dieu, ni par la nudité de leur père, ni par sa cuite.
Ambiance bleue.
Voix off: masculine Rappelons-nous la voix du Siracide.
Jules: Tiens ! Je ne savais pas que la syrah avait une voix, et de plus… acide ! Qu’est-ce qu’elle vient faire dans cette galère… euh, dans cette arche ?
Voix off masculine: Ecoutons Ben Sira, le fils de l’Ecclésiastique:
Jules: …tique-tique-tique…
Voix off masculine: « N’attaque pas trop fort le vin, car le vin en a ruiné beaucoup. Pour l’homme, le vin c’est la vie quand il en boit modérément. Que vaut la vie privée de vin ? Il fut inventé pour la joie des hommes… Dans un banquet, ne t’en prends pas à ton voisin, ne méprise pas sa gaieté, ne lui adresse pas d’insulte ni de blâme s’il redemande du vin ».
Lumière.
Alexia: Ah, cette fois au moins, le fruit n’est pas défendu ! Au contraire, pour autant qu’on soit raisonnable, comme on vient de l’entendre, il est source de reconnaissance… Elle se lève Magie de l’ivresse envers son Créateur !
Louis va se mettre au piano.
Tous Chanson: Boire un petit coup

Boire un petit coup c’est agréable Boire un petit coup c’est doux Mais il ne faut pas rouler dessous la table Boire un petit coup c’est agréable Boire un petit coup c’est doux Allons dans les bois ma mignonnette Allons dans les bois du roi Nous y cueillerons la fraîche violette Allons dans les bois ma mignonnette Allons dans les bois du roi Non Firmin, tu n’auras pas ma rose Non Firmin, tu n’l’auras pas Car Monsieur le curé a défendu la chose Non Firmin, tu n’auras pas ma rose Non Firmin, tu n’l’auras pas J’aime le jambon et la saucisse J’aime le jambon, c’est bon Mais j’aime encore mieux le lait de ma nourrice J’aime le jambon et la saucisse J’aime le jambon, c’est bon

Noir.

TABLEAU 2 : LE VIN ET LE DIVIN
Lumière.
Louis se lève, va prendre une bouteille placée sur le présentoir. Il la brandit et lit l’étiquette qui porte la dénomination de Plan de Dieu: Nous y voilà ! Le divin non seulement se pose sur certaines étiquettes de grands crus, mais il nous rappelle que le vin, vêtu d’une étiquette, est porteur d’un message et accompagne notre longue histoire vers Dieu. Ça, c’est le pasteur qui me la rappelé.
Chasselle: A propos, vous ne l’avez pas invité, Monsieur le pasteur ?
Louis: Mais oui, j’ai oublié de vous le signaler: il m’a dit qu’il arriverait un peu plus tard. Alexia, lance-lui un coup de fil… sans fil !
Alexia appelant grâce à un portable: Allo, c’est toi Luther ? T’as oublié le rendez-vous chez Louis la Goutte ? Non ? Tu arrives ? Ah, tu étais chez Paul le vieux vigneron ? A toute ! Elle s’adresse à tous: Il arrive, il est allé apporter la communion au vieux Paul qui était en manque. Mais au fait, Louis, pourquoi l’as-tu invité ?
Louis: Je l’ai invité parce que le thème de ce soir, « le vin et le divin », devrait le concerner !
Cépi: Le christianisme se meurt et le vin demeure… les églises se vident et les caves se remplissent !
Jules: Oh, je presse ces sentences ! Pensons à la Napa Valley en Californie, à l’Amérique du Sud et même l’Afrique du Sud, qui s’est mise à faire du pinard. L’Inde aussi, me rappelait l’autre soir Philippe Borioli. Et je ne parle pas des Chinois et des Russes qui confisquent les vignobles de notre vieille Europe. Ça en fait des hectolitres !
Alexia: Monsieur le pasteur est arrivé !
Luther entrant: Je vous salue bien haut ! Chaque fois que je viens à l’une ou l’autre de vos rencontres où l’on célèbre le vin, je baigne dans un jéroboam de joie, je suis ivre de vivre, quand bien même la Réforme a vu le jour dans l’Europe de la bière…
Jules: Bien le bonsoir, cher pasteur. S’il est vrai que la bière ballonne son homme là-haut dans les pays du Nord, n’oubliez pas quand même les beaux coteaux des Vallées du Rhin et de la Moselle.
Louis va au piano et entonne la chanson Jef

Viens il me reste trois sous On va aller se les boire Chez la mère Françoise Viens il me reste trois sous Et si c’est pas assez Ben il me restera l’ardoise Puis on ira manger Des moules et puis des frites Des frites et puis des moules Et du vin de Moselle Et si t’es encore triste On ira voir les filles Chez la madame Andrée Parait qu’y en a de nouvelles On rechantera comme avant On sera bien tous les deux Comme quand on était jeunes Comme quand c’était le temps Que j’avais de l’argent

Louis: On vous attendait avec impatience, cher ministre des cultes. Si je me souviens bien de notre dernière rencontre au Cygne, on avait convenu que vous lanceriez le thème de ce soir, « le vin et le divin » ! On va donc faire des sauts périlleux sur la cuve des cieux !
Luther: Je me souviens très bien. Comment l’aurais-je oublié alors que du tréfonds de ta grande culture, tu soulignais ta demande de ton engouement poétique par une réplique du genre…

On a le sang du pays
Avec les vendanges d’ici
Chasselas, Chardonay, Pinot gris
On a le goût du pays
Avec nos vignerons érudits
Leur rouge ou leur oeil-de-perdrix

Cépi: En effet, que serait le vin sans notre terre, notre sueur et le génie de nos vignerons ?
Luther: Outre le fait que depuis les tout vieux temps, les cultes des grandes religions du monde n’ont jamais cessé d’entretenir des relations incestueuses avec les boissons fermentées, ce soir, Dieu est dans le vin, le vin est sur la table… La reproduction du tableau de la Cène de Léonard de Vinci paraît à l’écran …et la table est de Léonard de Vin…ci. Il montre le tableau du doigt
Jules: Et sur la nôtre, santé !
Alexia: Franchement Luther, tu ne vas pas te lancer dans une justification du christianisme. On sait que tu y tiens…
Jules: Y tient quoi ?
Alexia poursuivant: …on sait qu’ici, à Bevaix, sans l’Abbaye, Une diapositive de l’Abbaye paraît à l’écran le Temple, les quatre Cures, les illustres pasteurs… notre histoire serait inénarrable. Et que nous ne pouvons l’évoquer sans faire référence aux vignerons et donc au vin de la Cène !
Luther: Non, rassure-toi ma belle, je vais être plus terre à terre et proposer une approche interactive du thème de ce soir, comme on dit en communication. Vous allez d’ailleurs tous devoir vous mouiller !
Jules: Tu veux dire nous imbiber !
Luther: Toi, mon ami Jules, je vais te demander d’être bien attentif. Il y a une suite à la cuite de Noé, il y a les Noces de Cana, en Galilée. Jules, tu t’en souviens, n’est-ce pas ? Lors de ta dernière cuite, tu étais à la noce !
Jules: Tu exagères: je vais te prouver que je n’ai pas complètement oublié mon catéchisme. Le premier signe du génie de Jésus, c’est de transformer de l’eau en vin, un vin qui est largement goûté par les convives de la noce. Le premier miracle que fait Jésus, est une histoire de pinard… nettement amélioré !
Cépi: Autrement dit, Noé inventa le vin, Jésus le raffina et lui donna, en abondance, son excellence.
Chasselle: Comme c’est bien dit, mon chéri…
Jules: Plus que cela ! Jésus accomplit ce miracle lors d’un mariage, ce qui n’est pas rien ! Le vin et l’amour sont ainsi devenus inséparables. Le vin devient nuptial, érotique…
Tous: …tique-tique-tique…
Jules: Une bonne religion est une religion de l’ivresse dans l’amour.
Alexia: Faut toujours qu’il en rajoute ! Et vous avez de la chance, parce qu’il n’est pas encore complètement fait ! Elle va se frotter à lui.
Luther: Oh, je vois que cela part bien ! Mais dis-moi, toi, Cépi Dionis le vigneron, toi qui en amont travailles la vigne à la sueur de ton front, toi qui la prépares afin qu’elle donne ses plus belles grappes, que penses-tu de cette euphorie de l’ivresse ?
Cépi: Je suis un peu rétro, mais je ne peux m’empêcher de penser à la voix de Ramuz quand il parle de Bovard, qui est dans sa vigne. Je le réentends nous dire…
Louis lui coupant la parole: Attends ! Il sort un vieux tourne-disque et pose le bras sur un vinyl.
Alexia: Mais… c’est une technique qui date d’avant le déluge !
On entend alors un extrait tiré du Passage du poète du C.-F. Ramuz, et lu par lui-même. Une diapositive montre Ramuz.
Jules: C’est bien beau la voix de Ramuz, mais il parle des vignes du Lavaux, ce n’est pas de chez-nous. Nous, on a aussi notre auteur !
Un extrait du spectacle du Millénaire, mettant en scène Walther, est diffusé. Pendant ce temps, quelques textes tirés de Vignes et vignerons du Pays de Neuchâtel sont lus. Des diapositives montrent les vignes de Bevaix.
Louis: Ça doit faire sourire le pasteur: on est plus du tout à Cana en Galilée, mais sur la Colline du Châtelard. On s’éloigne !
Luther: Vous savez, Dieu est partout: que Ramuz parle du Lavaux ou que Walther évoque le Châtelard.
Chasselle: Tout cela semble un peu dépassé quand même, tout cela ne coule plus tellement de source.
Jules: Mais par contre, de souche !
Luther: Je ne crois pas, chère Chasselle: nous venons de voir combien la vigne, donc le vin, est liée à Dieu, aux moines et aux prêtres. En somme, les propagateurs de la vigne en Occident sont des hommes de Dieu et non du Diable !
Jules: Et que fais-tu du vin du Diable des Coteaux de Cortaillod ? Tu ne le mettrais pas dans tes calices !
Luther: Mais sais-tu qu’on appelait ce vin comme ça pour effrayer les maraudeurs qui volaient la récolte ? On dit aussi qu’on l’appelle comme ça parce que le Général Oudinot tomba de son cheval après avoir bien bu lors d’un repas à Cortaillod. Il se serait écrié: Il est du Diable, votre vin, Colonel ! Mais ici, à Bevaix, nous avons une abbaye où jamais Satan ne doit s’être senti à l’aise.
Ambiance bleue.
Voix off masculine: La vigne alors sera si répandue qu’il se permettra d’y attacher son âne. Il lavera son vêtement dans le vin, son manteau dans le sang du raisin. Le vin avivera l’éclat de ses yeux et le lait la blancheur de ses dents.
Lumière.
Alexia prenant avec charme une goutte de vin dans le verre d’un hôte, elle s’en frotte les yeux et répète la citation Le vin avivera l’éclat de ses yeux…
Luther: Tes beaux yeux, Alexia, vont nous conduire au nouveau pas que va franchir le christianisme au sujet du vin. Mon cher ami Louis Pinaud-Conti, toi l’artiste, qui n’ignores pas combien l’art fut inspiré par le christianisme, que l’on pense à…
Alexia: …à Véronèse et ses Noces de Cana. Le tableau apparaît à l’écran (Illustration Paul Véronèse, les noces de Cana – Wikimedia commons).


Louis joue un court morceau, le temps de découvrir l’oeuvre.
Tous sur la musique, longuement: Oh !
Luther: Et encore à…
Cépi:…à Léonard de Vinci et sa Cène. Le tableau apparaît à l’écran.


Louis joue un court morceau, le temps de découvrir l’oeuvre.
Tous sur la musique: longuement Ah !
Jules: Et, pourquoi pas à la magnifique photo d’Antonio Del Gado, La cena en Hollywood ? Le tableau apparaît à l’écran.


Louis joue un court morceau, le temps de découvrir l’oeuvre.
Tous sur la musique, longuement: Euh !
Luther: Et jusqu’à…
Chasselle: …à Marc Chagall, et sa table dressée à St-Paul de Vence, où il avait son atelier. Le tableau apparaît à l’écran.

Louis joue un court morceau, le temps de découvrir l’oeuvre.
Tous sur la musique, longuement: Ah !
Louis: Oui, bien évidemment, ainsi selon toi Luther, le christianisme franchit un nouveau pas avec, le repas de communion. Là, sur la table, le vin devient métaphore du sang du Christ.
Luther au public: Mes amis en savent autant que moi ! Revenant à Louis Oui, c’est bien ça, Louis. Pour résumer, Noé tout cuité s’endort sous sa tente, non sans avoir auparavant révélé à ses fils le triomphal instrument de leur naissance…
Jules: lui coupant la parole …autre arbre de vie de la connaissance du bien et du mal.
Luther: poursuivant …ensuite, ses deux fils, Sem et Japhet, recouvrent sa nudité. Ainsi, Noé habillé, est à nouveau à l’honneur…
Jules lui coupant la parole: …mais à Cana, qu’est-ce que les disciples recouvrent? … La mariée ! Il éclate de rire.
Luther: Mais non cher ami, la mariée était bien recouverte de toute sa splendeur; ce qu’on recouvre à Cana, c’est la foi !
Jules: Là, je ne comprends plus rien…
Luther: Ça ne fait rien, car finalement ici, ce qui est recouvert, c’est la table…
Tous: … pour y boire un coup !
Luther: Un coup dudit… vin !
Tous: Santé !
Alexia: En fait, la Bible est remplie de bénédictions à l’égard du vin qui enchante le coeur de l’homme.
Jules: Comme tu parles bien, Alexia. Mais il y a toutefois quelque chose d’encore plus grand, et venant de moi, ça vous étonnera, de plus grand encore que de s’enivrer !
Alexia: Dis-nous tout !
Jules avec éloquence, mais chancelant: Il y a l’acte d’amour; seul l’acte d’amour surpasse l’acte de boire !
Ambiance bleue.
Voix off féminine « Qu’il me baise des baisers de sa bouche. Tes amours sont délicieuses plus que le vin ».
Lumière.
Louis va se mettre au piano pour chanter These women.

Ce sont les femmes qui nous font l’amour,
C’est l’amour qui rend triste,
C’est la tristesse qui nous fait boire,
Et c’est la boisson qui nous rend fous…

TABLEAU 3 : QUAND LE VIN A DE LA CUISSE

Louis: Et bien, cher Luther, tu t’es libéré pour cette extraordinaire soirée sur le thème du vin en lien avec l’amour.
Jules: Ta femme t’a laissé venir goûter aux délices de nos dames blanches et prendre une… culotte avec les meilleurs crus de notre ami Louis la Goutte ?
Luther: Oh, sans mentir, j’ai simplement laissé entendre à ma femme qu’on aborderait le côté féminin du vin. Mais ceci, lui ai-je dit… sans faire cul sec !
Cépi: Ouais, alors c’est bien parti !
Louis: En effet, pour ce thème pour le moins délicat, j’ai demandé à Chasselle, l’adorable femme de notre ami Cépi le vigneron, si elle ne serait pas d’accord de nous le lichoter… autrement dit, de nous le lancer. Elle a d’abord un peu hésité avant de me dire oui, et de me rappeler…
Chasselle: …pour que le vin nous fasse du bien à nous les femmes, il faut que ce soit les hommes qui le boivent !
Jules se lève et s’approche d’elle: Comme c’est bien dit, à votre santé donc ! Il embrasse Chasselle avant de faire cul sec.
Louis: Alors, ma chère Chasselle, comment vas-tu, après ce baiser, lancer ce thème qui déjà nous tape la cocarde ?
Jules: Et même un peu plus bas, si j’en crois la deuxième partie du thème: « quand le vin a de la cuisse ».
Chasselle: Outre le fait que la dérive est facile, comme vient de le démontrer Jules Braguette, je pense que le thème de ce soir devrait tout particulièrement être abordé sous l’angle de la valeur. De la valeur de chaque vin, comme de celle de chaque femme.
Cépi: Tu veux dire que chaque grappe, chaque cépage et chaque vin sont comme autant de pierres précieuses, une série de révélations. Chaque crû représente les multiples facettes d’un diamant, les nombreuses et généreuses formes du corps de la femme.
Luther: Ah ! Nous ne sommes pas si loin du divin et du monothéisme…
Jules: …du monokini non plus, si j’en crois les métaphores qui déferlent et défoncent nos fantasmes.
Chasselle: ignorant le propos de Jules Ce que je veux souligner n’est rien d’autre que le jumelage entre l’amour du vin et de la femme. Celle qui porte bijoux a aussi sa libido.
Alexia qui porte un collier serti d’une pierre précieuse: Tu veux dire, Chasselle, que les pierres précieuses ne sont rien d’autre que des femmes Elle montre son collier ou des jeunes filles ne conservant que deux qualités: le charme de leur beauté et le goût de leur amour.
Chasselle: Ah, non !
Cépi: C’est plutôt comme de bons crus. Et avec cette magie, nous sommes bien loin de l’encaveur Giroud, de sa smala de détectives ou de sa coterie d’Ecône… euh, d’écônomistes !
Chasselle: Oui, mon homme a raison. Il s’agit de la réalité, de l’essence-même de la féminité, de l’érotisme. Donne-nous un exemple Louis !
Louis: Je ne sais pas, mais si je pouvais, je prendrais volontiers chez une belle femme, son être spirituel. Puis je le décanterais, le doserais, le dodinerais, le filtrerais et enfin le cristalliserais pour arriver à son essence éternelle.
Alexia: Tu ferais de chaque femme une pierre précieuse ou un millésime de grâce !
Luther: A vous entendre, la pierre précieuse d’Alexia, vous la sertiriez de tous vos désirs, vous vous en imprégneriez jusqu’à l’essence… et le vin, bien évidemment, descendrait en pantalon de velours dans vos gosiers !
Jules: Pas seulement ! Les yeux ne suffisent pas à l’amour, il y faut la soif de la chair féminine, l’ivresse de vivre pleinement l’étreinte. Et quant au vin, nous le savons tous, sans l’ivresse, il n’est que dégustation. Il arrive d’ailleurs même qu’on le crache !
Luther: Comme dit le Cantique des cantiques…
Tous: …tique-tique-tique…
Ambiance bleue.
Voix off féminine « Embrasse-moi, Embrasse-moi donc ! Ton amour m’enivre plus que le vin ».
Lumière.
Louis: Bravo Luther ! Une belle parole, qui donne à l’anatomie de l’ivresse, si j’ose dire, toute sa pertinence. En somme, les racines de toute ivresse se nourrissent bien de l’amour.
Chasselle: C’est pour toi Louis la Goutte, une bonne manière de montrer que ton inspiration suprême baigne dans l’amour.
Louis: Précisément, tout en étant au clair quant au lien entre vin et divin, ses égéries sont mes inspiratrices ! Jules En fait, les bouteilles et les femmes sont tes égéries, mais où est ta femme ? Louis Je n’ai peut-être pas de femme instituée car je suis de mon temps. J’ai par contre des oeuvres, il en montre une ou deux et s’arrête sur un nu n’est-ce pas Jules ! Toi, à part les vins de queue !
Jules: Ah, un vin qui fait la queue… de paon, qui déploie en bouche toutes ses saveurs, un vin qui fait la roue… Louis se met au piano pour chanter.

Tous Chanson: 3 versets des joyeux enfants de la Bourgogne.

Au sein d’une vigne J’ai reçu le jour Ma mère était digne De tout mon amour De puis ma naissance Elle m’a nourri Par reconnaissance Mon coeur la chérit Toujours la bouteille A côté de moi Buvant sous ma treille Plus heureux qu’un roi Jamais je n’embrouille Car chaque matin Je me débarbouille Dans un verre de vin Puisque tout succombe Un jour je mourrai Jusque dans la tombe Toujours je boirai Je veux qu’dans la bière Où sera mon corps On y mette un verre Rempli jusqu’au bord

Chasselle: Si nous revenions à notre thème ! Je rappelais au début de notre soirée le lien intime entre le vin et la femme, avec toutes les métaphores qui peuvent s’y rapporter. Aussi bien pour le vin, qui n’aime pas la ligne droite, que pour la femme, qui adore l’éclat de la verticalité !
Louis: Et bien bravo, c’est une belle première.
Cépi: Je me rappelle aussi sa couleur vive, sa sève puissante, son bouquet ténébreux, bref un vrai vin qui a de la cuisse… son corps moelleux en fait vraiment… un vin splendide et personnel.
Louis: Ah ! Comme c’est beau tout ça. Mes amis, cherchons donc tous quelques vers pour honorer le vignoble et les femmes.

Commence, Jules Braguette !
Jules cherchant l’inspiration: Un chasselas sur mon palais
Me rappelle chez ma belle De Nicolet, le bouquet
Tous applaudissent
Louis: A toi Cépi Dionis !
Cépi cherchant l’inspiration: Un Pinot noir sur mes lèvres
me rappelle chez ma belle
le beau travail d’un orfèvre
Tous applaudissent
Louis: Et toi, le pasteur ?
Luther cherchant l’inspiration: Un trois plants pour mes sens
me rappelle chez ma belle
de Brunner, l’effervescence
Tous applaudissent
Louis: Encore, Jules !
Jules cherchant l’inspiration: Un non filtré sous le képi
me rappelle chez ma belle
que le vin nous réjouit
Tous applaudissent
Louis: Encore, Cépi !
Cépi cherchant l’inspiration: Un OEil de perdrix dans mes troubles
me rappelle chez ma belle
que l’on voit parfois double
Tous applaudissent
Louis: Encore, le ministre !
Luther cherchant l’inspiration: Un Garanoir bien de chez nous
me rappelle chez ma belle
de l’Abbaye le bon goût.
Tous applaudissent
Jules ayant trouvé l’inspiration: Un Chardonnay sur la langue
me rappelle chez ma belle
un petit goût de mangue
Tous applaudissent
Louis: Encore de l’inspiration, Cépi ?
Cépi cherchant l’inspiration: Un Pinot gris gouleyant
me rappelle chez ma belle
d’un vrai cru l’enchantement
Tous applaudissent
Luther ayant trouvé l’inspiration: Un Doral à l’apéro
me rappelle chez ma belle
la passion des parpaillots
Tous applaudissent
Louis: Tu es déchaîné, le pasteur ! Un dernier, Jules !
Jules cherchant l’inspiration: Un Gamaret sur la table
me rappelle chez ma belle
qu’il faut savoir être sociable
Tous applaudissent
Louis: Un dernier, Dionis !
Cépi cherchant l’inspiration: Un Galotta dans la vigne
me rappelle chez ma belle
que de nous tous il est digne.
Tous applaudissent Louis se met au piano pour chanter Tous Chanson:

Chevaliers de la Table Ronde
Chevaliers de la table ronde, Goûtons voir si le vin est bon,
Chevaliers de la table ronde, Goûtons voir si le vin est bon.
Goûtons voir, oui, oui, oui, Goûtons voir, non, non, non, Goûtons voir si le vin est bon.
Goûtons voir, oui, oui, oui, Goûtons voir, non, non, non, Goûtons voir si le vin est bon.
J’en boirai cinq à six bouteilles, Une femme sur mes genoux.
J’en boirai cinq à six bouteilles, Une femme sur mes genoux. Une femme, oui, oui, oui, Une femme, non, non, non, Une femme sur mes genoux.
Une femme, oui, oui, oui, Une femme, non, non, non, Une femme sur mes genoux.
Si je meurs, je veux qu’on m’enterre Dans une cave où y a du bon vin.
Si je meurs, je veux qu’on m’enterre Dans une cave où y a du bon vin. Dans une cave, oui, oui,
Dans une cave, non, non, non,
Dans une cave où y a du bon vin.
Dans une cave, oui, oui, oui,
Dans une cave, non, non, non,
Dans une cave où y a du bon vin.
Sur ma tombe, je veux qu’on inscrive Ici gît le roi des buveurs.
Sur ma tombe, je veux qu’on inscrive Ici gît le roi des buveurs. Ici gît, oui, oui, oui,
Ici gît, non, non, non,
Ici gît le roi des buveurs.
Ici gît, oui, oui, oui,
Ici gît, non, non, non,
Ici gît le roi des buveurs.
La morale de cette histoire, Est qu’il faut boire avant de mourir.
La morale de cette histoire, Est qu’il faut boire avant de mourir. Est qu’il faut, oui, oui, oui,
Est qu’il faut, non, non, non,
Qu’il faut boire avant de mourir.
Est qu’il faut, oui, oui, oui,
Est qu’il faut, non, non, non,
Qu’il faut boire avant de mourir.

Noir. Salutations.

Biviades au château, la pièce

Personnages:
le Héraut: H
le Fou du Roi: F, avec sa guitare
Les deux scènes se déroulent dans la cour du Château, du côté de la Route cantonale.
Certaines scènes se terminent par un intermède chanté, repris de vieilles chansons de France

Scène 1: au sujet des de Chambrier
H (s’adressant aux spectateurs): Mes reines, mes sires, mes jouvencelles, mes jouvenceaux ! Soyez les bienvenus chez les de Chambrier, mais avant de faire leur connaissance, oyez quelque peu leur histoire !
F (interrompant H, s’adressant aux spectateurs): Dame, c’est la moindre de choses de s’être renseigné pour savoir où on met les chausses !
H: Cesse de m’interrompre, pauvre drôle, ces nobles gens ne sont pas venus pour recevoir tes leçons de morale !
F (interrompant H): Noble, noble, tu en as de bonnes ! J’en connais certains qui ne sont pas plus nobles que les Chambrier d’antan.
H: Mais tais-toi donc, tu m’empêches d’instruire nos hôtes ! (s’adressant aux spectateurs) Sachez donc, heureux passionnés de Bevaix et de Navarre, que les ancêtres des de Chambrier apparaissent à Neuchâtel sous le nom de Girardin, originaires de Franche-Comté: nous sommes autour des 1430…
F (interrompant H, s’adressant aux spectateurs): Je vous le fais à 1432, ça vous va, de toute façon, pour des vide-pots de chambre, on va pas faire dans la dentelle.
H: Va donc au diable, ignorant ! Etre un valet de chambre, donc un « chambrier », supposait qu’on soit, à cette époque, irréprochable, à l’instar d’un valet d’arme. Les nobles devaient avoir une confiance sans faille en leurs valets de chambre. Tu veux une preuve ? Et bien 20 ans plus tard, les valets de chambre demanderont à leurs seigneurs et maîtres de les appeler… comme ça ! Et oui, la fonction l’emportera sur le nom originel, les Girardin deviendront Chambrier.
F (interrompant H): Je pourrais donc m’appeler Guitariste ! Bonjour M. Guitariste, je vous fais le plein, M. Guitariste…
H (interrompant F): Cesse, musicien de pacotille et suis-moi, comme me suivent les gens intelligents que j’ai en face de moi ! (s’adressant aux
spectateurs) Or donc, lorsque après la mort de Guillaume d’Orange, survenue en 1702, Frédéric 1er, Roi de Prusse, fit valoir ses droits à la succession de Neuchâtel, Emer de Montmollin, noble Pierre Chambrier…
F (interrompant H, s’adressant aux spectateurs): Qui n’était pas encore un de-du-de, mais attendez, ça va venir !
H (interrompant F): Ce qui va venir, c’est un grand coup de guitare sur la tête et j’en aurais fini. (s’adressant aux spectateurs) Je disais donc que Noble Pierre Chambrier, conseiller d’Etat et trésorier général, et Noble Jonas Hory…
F (interrompant H, s’adressant aux spectateurs): Ce n’était pas le frère de Gisèle, d’ailleurs, Hory s’orthographiait avec un H, comme le Haut !
H: Qui donc le fera taire ? (s’adressant aux spectateurs) Je reprends: Emer de Montmollin, Noble Pierre Chambrier et Noble Jonas Hory, châtelain de Boudry, s’attachèrent tous trois au monarque prussien et travaillèrent de tout leur pouvoir à faire valoir ses droits. C’est d’ailleurs à Bevaix, en janvier 1704, que les chefs de ce parti, qui ne pouvaient agir qu’en secret car la duchesse de Nemours vivait encore, se réunirent pour arrêter le plan qui devait conférer la souveraineté au Roi de Prusse. On complote, on complote, parce que Marie de Nemours n’a pas de descendant et, pire encore, Marie de Nemours est une monarque catholique !
F (s’adressant aux spectateurs): Vous suivez ? Parce que moi, je suis perdu…
H: Pauvre sot ! (s’adressant aux spectateurs) C’est donc le Roi de Prusse, Frédéric 1er, qui confirme la noblesse des « Chambrier » en signe de reconnaissance. Les Chambrier, qui, soit-dit en passant, étaient déjà devenus les Le Chambrier, et qui deviennent par la suite les de Chambrier dès 1709. Notez, mes braves, que leur grandeur ne s’arrêtera pas là, puisque 30 ans plus tard, les de Chambrier seront élevés par Frédéric-Guillaume III à la baronnie héréditaire.
F: Ils le sont donc toujours alors ? (s’adressant aux spectateurs) Tout à l’heure, n’omettez pas de leur donner du titre aux proprios !
H: Il n’existe aucune fonction de la Ville ou de l’Etat qui n’ait pas été occupée par un membre de cette famille, dont le destin est indissociable de la vie neuchâteloise. Du début du XVIe s. à la fin de l’Ancien Régime, les Chambrier puis les de Chambrier siègent en permanence au Conseil d’Etat et dans le corps de la magistrature. C’est aussi la seule famille neuchâteloise à avoir fourni un gouverneur à la Principauté, cette charge étant généralement assumée par un étranger. C’est Jean-Pierre, Baron de Chambrier d’Oleyres…
F (interrompant H): …1753-1822…
H: Tiens, tu sais donc quelque chose ? (s’adressant aux spectateurs) C’est donc le Baron de Chambrier d’Oleyres qui fut ce gouverneur de la principauté prussienne de Neuchâtel et de Valangin. Historien à ses heures, il a présenté devant l’Académie royale des sciences et belles lettres de Berlin deux mémoires en français, l’un sur le grand dessein d’Henri IV, roi de France, l’autre sur Casimir, margrave de Brandebourg-Bayreuth.
F (interrompant H, s’adressant aux spectateurs): Quand il aura fini d’étaler sa science ! Mesdames, Messieurs, je vous suggère une pause musicale, j’ai grand besoin de reposer mon esprit !
Intermède musical:
Mi
Le roi a fait battre tambour (bis)

Pour voir toutes ces dames
Si7 Mi
Et la première qu’il a vue
Ré Mi
Lui a ravi son âme
Marquis dis-moi la connais-tu (bis)
Qui est cette jolie dame
Le marquis lui a répondu
C’est Alice c’est ma femme
Marquis tu es plus heureux qu’moi (bis)
D’avoir femme si belle
Si tu voulais me l’accorder
Je me chargerais d’elle
Sire si vous n’étiez pas le Roi (bis)
J’en tirerais vengeance
Mais puisque vous êtes le Roi
A votre obéissance
Marquis ne te fâche donc pas (bis)
Tu auras ta récompense
Je te ferai dans mes armées
Beau Maréchal de France
Adieu ma mie, adieu mon coeur (bis)
Adieu mon espérance
Puisqu’il te faut servir le Roi
Séparons-nous d’ensemble
La Reine a fait faire un bouquet (bis)
De jolies fleurs de lys
Mais la senteur de ce bouquet
A fait mourir Alice
Scène 2: au sujet du Château
H (s’adressant aux spectateurs): Mes reines, mes sires, mes jouvencelles, mes jouvenceaux ! Approchez et esbaudissez-vous de ce bâtiment exemplaire, de cette noble bâtisse, de ce château somptueux…
F (interrompant H, s’adressant aux spectateurs): Tss, tss, tss: sous ses frusques, ses chevilles enflent, Mesdames, Messieurs, il ne s’agit pas là d’un château, poil au dos, mais d’une modeste campagne, et oui, de ce nom-ci, on désignait les baraques des ceusses qui avaient assez de serfs pour les pourvoir, donc assez de blé pour se construire une résidence secondaire… et attention, encore quelques campagnes, et Franz Weber sévira dans le coin…
H (s’adressant aux spectateurs): Gentes dames, gentes sieurs…
F (interrompant H): …de long, sieurs de long, ha, ha, ha !
H (s’adressant aux spectateurs): Faudra-t-il que nous souffrions de ce nigaud encore longtemps ? Voyez vous-même, avons-nous sur nos chalets un fronton de telle allure ? Entre deux cornes d’abondance, deux lions présentent les armoiries des familles Chambrier d’une part, et Jeanjaquet d’autre part. La première, celle des Chambrier, est figurée par deux chevrons croisés et un écu, comme une sorte de règle et dont la largeur est égale au tiers de celle de l’écu. La seconde, celle des Jeanjaquet, est figurée par une aigle – féminin en héraldique – et deux étoiles.
F (s’adressant aux spectateurs): Quelle érudition, il est allé, ma foi, pêcher son savoir sur Wikipédia ! Moi, je sais que cette campagne est une campagne, et que son propriétaire était l’Emer, non pas le maire de Bevaix, ni la mère commune, mais Emer… de Montmollin et comme Emer est mort en 1713, ce professeur-là (désignant H du doigt) vous fourgue des bêtises.
H (s’adressant aux spectateurs): Fi le coquin et le sot ! La date de la construction du château est inscrite au fronton ! Lisez, voyez, oyez, 1722… Ceci dit, ce guignol et moi avons raison tous les deux: Noble Pierre Jeanjaquet, venant du Val-de-Travers a acquis la propriété de l’hoirie Emer de Montmollin en 1714, selon l’acte du notaire Bonvespré. Il faut dire que Noble Pierre Jeanjaquet, dont le père avait fait sa fortune comme ingénieur, était très estimé. C’est d’ailleurs lui, Pierre Jeanjaquet qui a restauré sous les ordres de Vauban le port de La Rochelle. Il fut membre du Grand Conseil de Neuchâtel et entreprit un remaniement de la campagne, – laissons à ce manant son appellation, de la propriété en ces termes – remaniement que la mort l’empêcha d’achever. Sa soeur, Ester, mariée à Frédéric Chambrier, Banneret de la Ville de Neuchâtel, acheva l’oeuvre commencée par son frère.
F (s’adressant aux spectateurs): Je suis donc d’accord avec ce prétentieux, dommage: le domaine ne comprenait à l’époque où ce brave Pierre Jeanjaquet reconstruisit, qu’une grande maison, avec grange et écurie, une cour avec fontaine, jardin et verger, dixit Maître Bonvespré.
H: Tête de pioche, oui, au départ, ce n’était pas Versailles, mais à l’arrivée, dès 1722, on venait de loin, aux fêtes données au salon d’été, (s’adressant aux spectateurs) que vous verrez, Mes reines, mes sires, mes jouvencelles, mes jouvenceaux. Vous y découvrirez les peintures sur jute qui vous font rêver de
contrées idylliques où flânent les amoureux, où s’égaillent les enfants, où se nouent des intrigues… Et cette magnifique résidence, vouée aux plaisirs, est restée aux mains des Chambrier, puis des de Chambrier, qui l’aimèrent et l’adulent encore. Par exemple, à partir de 1853, Alexandre de Chambrier augmenta considérablement le domaine, en acquérant de nombreuses parcelles jusqu’au Chemin Alfred-Borel, qui surplombe le Moulin. Il opéra ainsi en échangeant de multiples terrains un remaniement parcellaire avant l’heure. Il acheta même des marais, qu’il draina et convertit en prés et terres labourables. Il y éleva une ferme, appelée Ferme du Bataillard, en raison du fameux poirier qui se trouvait dans la propriété.
F: Et quel est le rapport entre un poirier et un bataillard, gros malin ?
H (s’adressant aux spectateurs): Tout le monde sait que c’est sous ce poirier que campa l’arrière-garde des Suisses lors de la Bataille de Grandson !
F (s’adressant aux spectateurs): C’est fou tout ce que sait ce héraut ! Encore
quelques instants, et la résidence sera à vous, bonne gens, vous la traverserez, vous l’admirerez et vous irez festoyez en son jardin enchanteur, belle et bonne visite, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, et oui, en ce temps-là, il y avait encore des demoiselles… Chantons-les !
Intermède musical:
Sol
Mélodie 1 (M1) Aux marches du Château
Do
Aux marches du Château
Mi Ré
Y’a une tant belle fille long-là
Sol
Y’a une tant belle fille
(M1) Elle a tant d’amoureux (bis)
Qu’elle ne sait lequel prendre long-là
Qu’elle ne sait lequel prendre
(M1) C’est un p’tit cordonnier (bis)
Qu’a z’eu sa préférence long-là
Qu’a z’eu sa préférence
Sol
Mélodie 2 (M2) La belle si tu voulais (bis)
Do Ré Do Mi
La belle si tu voulais-ais-ais
Mi Ré
Nous dormirions ensemble long-là
Sol
Nous dormirions ensemble
(M2) Dans un grand lit carré (bis)
Orné de taies blanches long-là
Orné de taies blanches
(M2) Et nous y dormirions (bis)
Jusqu’à la fin du monde long-là
Jusqu’à la fin du monde

Parcours Divico

Ribaux – Il y a cent ans… Divico
8 septembre 2008

1. L’introduction
Lieu : Devant le Temple
Acteur 2 : [Accueillant le public:]
L’ambition, l’espionnage, l’amour, la trahison, la guerre, la vengeance, l’honneur,…Nous allons vous parler d’un livre passionnant, magnifique, qui contient tous les ingrédients du rêve et de l’émotion… un livre écrit par un écrivain bevaisan. Une pièce de théâtre. L’auteur, c’est Adolphe Ribaux ; la pièce de théâtre, c’est Divico.
Nous allons découvrir cette pièce au cours d’une promenade dans Bevaix. A chaque étape, ce sera l’occasion de découvrir aussi la richesse de certains bâtiments de notre village : des faits historiques surprenants, des passés étonnants, des anecdotes étranges !
C’est par exemple un bonheur de vous accueillir devant ce porche millénaire : 1605, un temple réformé est né, le prieur Livron est sur la sellette. 1766, le cimetière accueille ses premiers clients…
Acteur 1 : [Sortant tout soudain la tête depuis la fenêtre du premier étage du clocher – sur un mot convenu de Acteur 2 :]
Hé ! On n’est pas ici pour parler du Temple ou du cimetière. C’est de moi qu’il est question aujourd’hui ! Moi, Adolphe Ribaux. J’aimerais vous parler un peu de moi, diantre ! Amis du public, venez m’écouter, venez découvrir mon Divico, déplacez-vous vers la boulangerie ! Allons, allons, sortons de ce cimetière ! Mon Divico se plaira mieux près d’une taverne !
[Acteur 1 ferme la fenêtre. Acteur 2 attire le public au bas de l’escalier du coiffeur. Acteur 1 rejoindra la « scène » discrètement, de manière à surprendre le public].
2. La présentation
Devant les escaliers du coiffeur de l’Auberge de Commune – façade nord
Acteur 2 :[Depuis le perron, au haut des escaliers. Sur le perron : effigie de Divico].
Parcours Adolphe Ribaux – Il y a cent ans… Divico 2
Il donne des bribes biographiques sur Adolphe Ribaux, en parlant de la Rue Adolphe Ribaux. Littérature populaire.
Parmi les quelque septante oeuvres d’Adolphe Ribaux, nous évoquerons une pièce de théâtre, Divico, une pièce écrite en 1908. Mais laissons la parole à Adolphe Ribaux lui-même.
[Acteur 2 file devant la Maison de Commune].
Acteur 1 : [Il vient de dessous le portique de l’église, derrière le public, et grimpe sur la fontaine aux cinq goulots].
En 1908, il y a de cela 100 ans exactement, on a joué cette pièce à Bevaix. Ces Messieurs des Biviades n’ont point oublié cet événement… et mon oeuvre: vous m’en voyez comme une absinthe, tout troublé !… Il y a 100 ans, j’étais l’auteur à succès de Bevaix et de toute la région. C’est donc à moi que la population et les autorités locales, ces Messieurs du Conseil, ont demandé d’honorer la mémoire de nos ancêtres. Et attention: cette pièce mobilisait 200 figurants ! Quasi tout le village. Immense affaire, mise sur pied avec le concours de Mme Albert Zutter, première dame de Bevaix et grande musicienne, M. Gilardi, directeur de la Philharmonique italienne de Lyon, M. Alexis Zutter, professeur des collèges d’Athènes, et M. Paul Brunnet, professeur d’art dramatique de Genève. J’ai écrit en prose, ce drame inoubliable en cinq actes. Mais qu’entends-je? Certains ne connaîtraient pas Divico, le Chef des Helvètes, le Sauveur de la patrie, l’emblème du résistant, le Guillaume Tell de l’époque des invasions romaines ! Et le guide spirituel de Divico, ce sera une jeune femme : Helvia – Helvia, femme que Divico aimera, et qui symbolise… qui symbolise… [il incite le public à deviner et à dire :] Yes ! l’Helvétie ! Et en face… il y a César !…
[Acteur 1 part en direction du château, faisant comprendre au public qu’il faut le suivre jusque devant Acteur 2, lui-même devant la Maison de commune].
3. L’ambition
Vers la Maison de Commune, côté sud.
Acteur 2 :
Nous sommes en l’année 107 avant Jésus-Christ. Année d’une grande ambition. A cette époque, la Suisse s’appelle Helvétie. Ses maîtres en sont des druidesses et des druides, puissants prêtres qui vont, une fois l’an, cueillir le gui sur les chênes, et qui pratiquent le culte de Teutatès.
Actrice : [Emergeant de la cabine téléphonique :] Par Toutatis ! [Assurée d’avoir capté l’attention du public :] Par Toutatis, c’est bien vrai ! [Elle s’en va vers le mur].
Acteur 2 :
A cette époque, le maître du monde s’appelle Rome. Et le maître de Rome s’appelle… César. Enfin, Adolphe Ribaux a décidé de l’appeler César. Ça impressionne plus d’appeler le grand maître « César ». Mais les connaisseurs parmi vous savent bien que le maître de Rome était, à cette époque, Marius.
Parcours Adolphe Ribaux – Il y a cent ans… Divico 3
C’est vrai que ça paie moins de dire : [Accent marseillais :] C’est Marius, peuchère, qui mène la barque à Rome ! [Ton normal :] Disons donc, avec Adolphe Ribaux, que… César gouverne en 107 avant J.-C. Aucun peuple, aucun continent ne résistent à César – car « César a le bras long » : « Il a conquis l’Asie… écrasé la Grèce… maintenant la Gaule le gêne !… » Or, la porte de la Gaule, c’est l’Helvétie… L’ambitieux César prépare donc la guerre. Mais s’attaquer aux Helvètes… terrible défi ! César pourra-t-il vaincre l’Helvétie ? Par Toutatis, tremblons, Helvètes, car le Ciel pourrait bien nous tomber sur la tête ! [Au public :] Oh ! là… Je vous vois tout tremblants, en effet ! Suivez-moi ! Suivez-moi : nous allons en savoir plus là-bas. Suivez-moi : nous allons savoir si César pourra vaincre l’Helvétie !!! [Il entraîne le public].
Sur un mur
Actrice :
Rome pourra-t-elle vaincre l’Helvétie ? César est puissant. Il a avec lui l’efficacité des armes. Les Helvètes, eux, sont forts. Ils ont avec eux des valeurs spirituelles. Ce sera le combat du légionnaire contre le druide… L’imbattable affrontera l’invincible ! Mais, Divico ignore encore tout de ce projet de César. Pour le moment, il parle sereinement avec un ami, presque un confident, un certain Hélicon, originaire de Grèce. Dans la pièce de 1908, le rôle de Divico était tenu par Arthur Straubhaar ; Hélicon, c’était Jean Walther.
[Actrice part en dernier, et va au Petit Matou].
4. L’ambition – la trahison de César
Cour du Château
[Acteur 2 attire et accueille le public à l’entrée de la cour du château. Il le dirige vers la fenêtre. Dans la cour, on voit l’effigie de Myrrha, que Acteur 1 a mise en place].
Acteur 1 [Intervient depuis une fenêtre du château:] Un complot !… Un complot !… Trahison !… Trahison !… Tra-hi-son !… Tra-hi-son !… Tra-hi-son !…
Acteur 2 :
Un complot ? – Divico serait-il en péril ? Un complot ! Allons aux nouvelles !
Acteur 1 : [Quand le public est arrivé :] Trahison !… Trahison !… Les Romains l’ont compris : on peut battre la crème, on peut battre Xamax, mais on ne peut pas battre les Helvètes ! Alors, les Romains mettent au point une stratégie dégoûtante, et cette stratégie a un nom, et ce nom, c’est… Hélicon. Oui, Hélicon, ce Grec qui a toute la confiance de Divico, c’est en fait un ami des Romains au service de César !… Un traître, un espion. Trahison !… Trahison !… Hélicon ! Un espion ! [Répéter en rythme]. Qui l’aurait soupçonné ?! Lui, un Romain ! Infiltré chez les Helvètes !… Vraiment, ce n’est pas propre. [Changeant de ton :] Hélicon offre à Divico une petite statue qui représente une femme superbe. [Ton tout miel :] Ca n’a l’air de rien, mais l’idée est redoutable. Car Divico l’admire, cette statue ! [Montrer la statue :] Il voudrait en connaître le sculpteur et surtout le modèle: il apprend qu’il se nomme
Parcours Adolphe Ribaux – Il y a cent ans… Divico 4
Myrrha… Myrrha… femme superbe… Et Divico adMyrrha Myrrha… et craqua : « Qu’elle vienne ! » comme c’est écrit dans le livre, à la page 9.
[Acteur 1 ferme la fenêtre, tandis que Acteur 2 attire le public en est, vers la fontaine, Acteur 1 sort discrètement du château, prend l’effigie de Myrrha et la cache, du mauvais côté contre la tour de la fontaine, et va au Petit Matou, dont il ferme le portail – lui-même étant à l’intérieur de la cour où se trouve Actrice].
Acteur 2 :
Un complot !… Un complot !…
[Acteur 2 narre le complot de 1702, ourdi dans le château, en vue de l’octroi de la souveraineté sur la principauté de Neuchâtel au roi de Prusse. Extraordinaire complot ! Puis parle de la figure d’Emer de Montmollin, Conseiller d’Etat, partisan farouche du roi de Prusse, et premier habitant connu du château.]
5. La résistance
Collège Petit-Matou
[Le public se masse devant le portail, fermé. Bruit tragique à l’intérieur, dans la cour. Le portail s’ouvre, comme par magie : c’est, en fait, Acteur 1 qui l’ouvre].
Acteurs et actrice :
Trahison !… Trahison !…
Actrice : [Sous le préau – le public étant dans la cour, dos au lac.
« Une armée romaine campe dans la plaine du Pô, et s’apprête à escalader les Alpes ! » Qu’est ceci ? Mais César a donc choisi la guerre ! Il lance sa conquête de l’Helvétie ! [Ironique :] Ha ! ha !… Etre envahis par des Chtaubirnes – à la rigueur. Par des vins valaisans – grave, mais on peut s’y faire ! Mais alors, être envahis par César ! Ah ! ça, non. C’est trop. Pas de légionnaires ici ! Nous les Helvètes, on veut tout simplement être libres… faire une petite Europe rien qu’à nous, avec nos cantons, et boire notre coup de blanc tranquilles à l’heure de l’apéro. César ! Non mais des fois ! Déjà qu’il a écrasé la Grèce, puis l’Asie, faudrait encore qu’il vienne écraser les panards neuchâtelois ?… Il fiche la guerre partout, – qu’il nous fiche voir la paix !! C’est vrai, quoi !… Allez, mon Divico, prépare un plan de défense du pays, pour régler son compte à César. Et un bon caquelon de fondue : nos bras noueux d’Helvètes auront besoin de cette potion magique !
[Acteur 1 parle sous le porche du portail, dos au lac, forçant ainsi le public à se tourner].
Acteur 1 :
Et illico, Divico se met à la tâche : illico et sur-le-champ (car rien n’était goudronné à l’époque), il fait jaillir de son prodigieux cerveau un fabuleux plan de défense – un plan ultrasecret. [Au public :] Ce plan secret, vous aimeriez le connaître ? Oui ? – Bin non, car c’est un plan « secret » !…
Parcours Adolphe Ribaux – Il y a cent ans… Divico 5
Faut bien le dire, Divico, il est balaise : c’est le chef ! Il a tout de suite compris la manigance pas vraiment jolie jolie de César. Il a dit : « Une armée romaine !… Mais quelqu’un aurait-il enseigné au loup le chemin de l’étable ? Une armée romaine ! Si près de nous. Il ne s’agit plus de conquête, à présent, il s’agit de défensive !… ». Suisse avant la lettre qu’il est, notre Divico, on est neutre, mais on sait se défendre ! Alors, avec une mine solennelle et terrifiante, il a posé sa fourchette dans le caquelon, il a renoncé au coup du milieu, et il a lâché une phrase historique. Car, comme César, il sait lâcher des mots historiques ! César a bien dit: « Je vais venir, je vais voir, je vais vaincre ! » Et bien Divico, ça n’a pas fait long, il a proféré cette sentence qui mérite de rester dans les annales : « Eh ! vieux Jules, faudrait pas prendre l’Helvétie pour une lanterne ! ». Et toc !… Ah ! Divico, ce n’est pas la moitié d’un Hélicon ! Et justement, venons-en à Hélicon – le traître. Lui, il reçoit une mission terrible : Ce plan… ce plan secret… Il le faut. A tout prix !… A tout prix !… Or, Divico le garde … secret…ce qui paraît assez normal, pour un « plan secret ». Il a décidé de ne le révéler qu’à la fin de la pièce, lors du Conseil des druides. Mais Hélicon est du genre fute-fute ! Il va trouver une astuce pour mettre le fameux plan secret dans sa poche : avec ça, il en est sûr, César le remerciera en lui donnant un bon poste à Rome… Fute-fute, je vous dis. Par Jupiter, une idée germe en Hélicon… une idée machiavélique : il va monter un complot complet qui va dévoyer Divico. Avec une idée comme ça, aussi subtile, Hélicon ressemble à une prison… Il a des cellules grises !
Acteur 2 : [Attire le public sous le porche du portail, sur le perron extérieur. PHB se place au pied de la rampe d’accès au Petit-Matou :] Bon, on doit à la vérité littéraire de préciser qu’Adolphe Ribaux n’a pas utilisé exactement les mêmes expressions que ce que vous venez d’entendre. La fourchette à fondue était peu utilisée sous le règne de César… Mais l’histoire que vous avez entendue est exactement celle qu’Adolphe Ribaux a racontée.
Acteur 1 part se cacher plus loin que la fontaine, derrière l’angle de la cave Nicolet ; au passage, il met en place l’effigie de Myrrha, entreposée derrière la fontaine.
Actrice donne un rappel de la pièce de théâtre de 1908, pour laquelle tout le village est mobilisé ; une superproduction se déroulant dans les champs, devant le château.
Acteur 2 [Fait l’historique du Portail du Collège], puis dit : Ce complot réussira-t-il ? Divico tombera-t-il dans le piège ? – Allons découvrir ce très beau passage de la pièce de théâtre de notre barde bevaisan, Adolphe Ribaux.
6. Le complot contre Divico
La fontaine
Acteur 2 : [Debout sur la fontaine. A ses côtés, l’effigie de Myrrha :]
On s’en souvient, Divico a reçu une belle statue : celle de Myrrha. Ensuite, il a reçu un sacré coup de massue : celui de César. La guerre est à la porte. Mais Hélicon l’espion doit encore obtenir le fameux plan secret. Il va faire pire que
Parcours Adolphe Ribaux – Il y a cent ans… Divico 6
César. Il trouve une arme plus terrible et plus déloyale ! Une arme plus redoutable qu’un espion ? – Alors, ce ne peut être qu’une femme ! Eh ! oui. Et cette femme a un nom ; ce nom, c’est… Myrrha. Femme superbe, femme fatale… Femme purement femme !… [Ici, Actrice, émergeant de derrière la maison, se substitue gentiment à la statue]. Là, Divico, il craque. Il disait : « Qu’elle vienne ! » Elle est venue ! On va livrer une guerre : lui, il se livre à l’amour. On a beau être Helvète, on n’en est pas moins esthète.
[Actrice retourne l’effigie de Myrrha contre la colonne de la fontaine, et va se cacher sur l’escalier en pierre, à droite, avant la maison Nicolet,].
Chose à noter : Divico ignore tout de ce complot ; et Myrrha ignore tout autant son rôle… Elle, elle aime un autre homme ; après trois ans d’absence, elle le retrouve soudain, là, devant elle, en Helvétie. Cet homme, c’est… c’est… c’est Hélicon l’espion !!! Venez : allons écouter la magnifique déclaration d’amour de Myrrha. Hélicon s’étonne qu’elle pense encore à lui.
[Acteur 2 invite le public à le suivre. Dès que Actrice parle, il revient sur ses pas et se rend vers la maison Galamel (pharmacie). Il prend avec lui l’effigie de Myrrha, laissée vers la fontaine].
Actrice : [Lorsque les premiers du public sont arrivés à sa hauteur, Pascale finit de monter les escaliers en pierre, lentement ; arrivée en haut, elle se tourne vers le public et lit:]
« Rien n’efface l’image du premier amour… j’étais presque une enfant encore, lorsque, sous les platanes de Corinthe, un soir de fête, je te rencontrai au bord de la mer. Quelque chose frémit dans mon sein. Je sentis que le bonheur ou le malheur venait d’entrer dans ma vie. Tu me parlas ; tes paroles me furent douces comme le miel… je revins à la même place et je t’y retrouvai… tu me dis que j’étais belle, et je fus fière de mon visage… Ton premier baiser me prit au filet comme une oiselle éblouie ! […]. Puis vinrent les mauvais jours… où notre pauvre Grèce fut écrasée, où les cohortes de César campèrent sur la colline du Parthénon !… Nous nous retrouvâmes à Rome… […]. Moi, j’étais esclave ! […]. Mais j’oubliai ma honte en te revoyant… toujours jeune, toujours beau, toujours rayonnant de génie !… Et tu ne me méprisas pas ! […]. Oh ! rappelle-toi encore !… Je m’échappais la nuit pour aller t’attendre dans un petit bois de lauriers, près du Tibre… Tu habitais de l’autre côté du fleuve et venais en barque me rejoindre… Chaque coup de rame faisait bondir mon coeur… Si tu tardais, je maudissais l’heure aux pieds lents… Tu arrivais enfin… Je m’asseyais auprès de toi, sur l’herbe fleurie d’anémones rouges… La lune montait derrière le Capitole, baignant de nacre les troncs luisants et les feuilles lustrées des lauriers éternels… Le murmure des fontaines résonnait dans la nuit calme comme une musique de flûtes… Je posais mon front sur ton épaule, à la même place que maintenant… Et parfois je souhaitais de mourir ainsi… d’une mort tranquille et délicieuse… bercée entre tes bras… Puis un soir tu ne vins pas… ni le lendemain… ni plus jamais… Je restai longtemps sans rien savoir… Et ce fut par Cassius lui-même, dans un banquet qu’il offrait à ses amis […], que j’appris ta disgrâce et ta fuite… Mais où étais-tu ? Pas un message pendant trois longues années… Je te croyais mort… lorsqu’un jour, à propos de cette guerre qui se préparait, j’entendis l’éloge des services que tu rendais à Rome chez ces barbares… Mais nous n’en étions pas moins séparés… et lorsque Cassius fut chargé du
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commandement de cette campagne, je n’osais croire que la fortune me ferait te rencontrer encore… ».
Après un bref instant, Acteur 1 émerge soudain, se met debout sur son trabichet, et attire le public vers lui. Après le départ du public, Actrice part sous le cèdre du jardin communal où elle se cache. Elle réapparaîtra dans le personnage d’Helvia.
Acteur 1 :
Déclaration d’amour splendide, profonde, émouvante… [Ton ironique :] Hélicon en a été touché, très touché ; voyez sa réponse: [Ton glacial :] Myrrha,… « il y a un homme en Helvétie, un homme qu’il faut conquérir… coûte que coûte ! […]. Par ton charme… par ta beauté… par la magie de tes caresses… […]. Cet homme possède un secret… dont dépend le résultat de la guerre… et que toi seule peut surprendre… Il a vu la statuette… il s’est enflammé pour toi… tu n’as qu’à paraître pour triompher ! » Tu devras lui inspirer une passion folle ! Te livrer à ses baisers… te donner à lui, si c’est nécessaire ! « Il y va du salut de Rome ! […]. ([Ton violent: ] Obéis ! [Ton doucereux] Si tu m’aimes ! ».
[Changeant de ton :].Hélicon, c’est au fond un grand sensible. Un romantique… Bon, l’affaire se terminera assez mal. Divico a failli succomber au charme de la belle Myrrha et livrer le plan secret de sa défense militaire. Quant à Myrrha, prise en flagrant délit de trahison, elle sera envoyée en vacances dans l’au-delà… Longues vacances !…
7. La guerre- La défaite romaine
Maison Galamel
Acteur 2 :
Guerre !… Guerre !… Les clairons romains sonnent ! Les trompes helvètes leur répondent ! La lutte est chaude. L’incendie est partout ! [Acteur 1 saisit l’effigie de Myrrha, qu’il avait cachée non loin, et file la placer au pied du balcon nord de la Maison de Commune. Il grimpe ensuite sur le mur situé entre la route et l’escalier de la Maison de Commune].
Acteur 1 :
Est-ce que la traîtrise d’Hélicon va réussir ?… Est-ce que le plan secret de Divico apportera la victoire aux Helvètes ? Courons, courons aux nouvelles ! [Il incite le public à se diriger au pied du balcon de la Maison communale, en mettant son casque, caché vers le container, et court sur le balcon].
Acteur 2 : [Debout sur le mur:]
« Les clairons romains faiblissent !… Non… ils redoublent !… C’est leur dernier appel… Signifiant le dernier effort des soldats… Et cette fois voilà nos troupes helvètes qui ont pris le dessus !… Les clairons s’éloignent… Oh ! quelle fuite désespérée !… Déroute ! Déroute !… Hélicon est prisonnier !… Il paiera cher sa vilenie !… Victoire ! Victoire ! » Mais voici un soldat romain : Parle ! Parle !
Acteur 1 : [Du haut du balcon].
Parcours Adolphe Ribaux – Il y a cent ans… Divico 8
« Voici !… Quittant leur camp retranché de la vallée du Rhône, les Romains s’avançaient en ligne compacte, croyant rencontrer l’ennemi face à face… Mais votre chef avait mieux disposé ses troupes, et les Romains n’avaient pas fait 4 milles qu’un cercle invisible d’Helvètes les entourait formidablement… Tout à coup, prompts comme la foudre, les Helvètes fondent sur eux de toutes parts, en poussant des cris terribles, qu’accompagne le mugissement des trompes ! Aussitôt, le désordre règne dans l’armée de Cassius. En vain, lui et ses lieutenants, tentent de résister à cette brusque et fière attaque ; en vain, les légions cherchent à se reformer autour de leurs aigles frissonnants. L’espace et le temps leur manquent. Des forêts, des gorges, de nouveaux adversaires surgissent sans cesse, dont les échos des montagnes répercutent et grossissent les hurlements, qui jettent le désarroi et l’épouvante dans les escadrons romains. Pressés sur le sol mobile des marécages, sans pouvoir ni avancer, ni reculer, ceux-ci combattent avec leur bravoure accoutumée, mais ici leur tactique est inutile, ils tombent par milliers sous les coups des Helvètes, que transportent leurs premiers succès. Divico est embrasé d’une ardeur surhumaine ; comme s’il avait des ailes, il est partout à la fois, redoutable comme Hésus lui-même, et Bélen semble ceindre sa tête d’un diadème de feu ! […]. Cassius est mort… Pison est mort… Publius prisonnier comme Hélicon ! Inutilement, les légions veulent se réfugier dans leur camp ; l’incendie le dévore ; les vivres manquent ; tous les passages sont fermés ; la retraite est impossible. Ce qui reste des Romains doit se rendre pour avoir la vie sauve ! ».
[Acteur 1 part discrètement par l’escalier ouest vers le jardin communal. Il réapparaîtra plus tard en est, sur la fontaine, avec l’effigie voilée d’Adolphe Ribaux]
Acteur 2 : [Au milieu de l’escalier en est : Il incarne Adolphe Ribaux :]
Gloire à Divico ! Son plan secret, c’était un sacré plan ! La victoire est revenue aux Helvètes ! C’est sur cette victoire de nos ancêtres les Helvètes que, moi, Adolphe Ribaux, j’ai terminé ma pièce de théâtre. Mais attention : mon chef-d’oeuvre n’est pas une simple histoire de guerre et de sang, de gros mollets conquérants et de puissants biceps nationalistes ! Oh ! non ! J’ai voulu apporter du rêve – en faisant revivre la belle histoire d’une esclave et d’un espion. D’où mon personnage de Myrrha. [Il montre l’effigie]. J’ai voulu rappeler des valeurs, des valeurs fortes – comme l’importance du sacré, ou comme l’amour de sa terre [Actrice paraît et transforme l’effigie]. D’où mon personnage d’Helvia.
Actrice : [Venant du jardin communal, apparaît soudain par le chemin en ouest – forçant ainsi le public à se retourner :]
C’est sur nos terres que ce drame s’est passé ! Et nous avons été les meilleurs ! Nous avions, en face de nous, la brutalité et le rapport de force. Nous avions en face de nous un monde désacralisé. Moi, Helvia, grande druidesse des Helvètes, j’ai donné à mon peuple ce qui est plus fort que la force ; j’ai complété son bras par l’esprit. Gloire aux Dieux Teutatès, Hésus, Bélen et Tarann ! « Sous ton front bouillonnent de vastes pensées, ô Divico !… toute la nuit dernière, j’ai veillé en prière près de l’autel… A l’aube, j’errais dans la vallée… un laboureur m’a dit avoir aperçu l’alouette au creux de son premier
Parcours Adolphe Ribaux – Il y a cent ans… Divico 9
sillon… il y a des signes propices sous les feuilles des pommiers. Tous les présages sont favorables… » Divico, je te pardonne ton infidélité avec Myrrha. Divico, « je t’aime ! ». [Actrice rejoint Acteur 2 sur l’escalier est].
Acteur 1 : [Venant du jardin communal, apostrophe soudain le public depuis la fontaine. Il porte une toge qui en fait vaguement un Romain de temps de César. Il dépose près de lui l’effigie d’Adolphe Ribaux qui est recouverte d’un voile :]
Vive Helvia ! Vive l’Helvétie ! Notre bonne terre de Bevaix a accueilli Helvia : c’était en juillet et en août 1908, il y a exactement 100 ans. Incroyable ! Qui l’eût cru ? Public, cher public, le chef-d’oeuvre d’Adolphe Ribaux, cette pièce de théâtre mythique et bevaisanne, Divico, dont nous venons de découvrir la magie et l’élan, cette pièce a été un échec total en 1908, un four ! Moi, qui suis-je ? Un rescapé de l’armée de Cassius. Les Romains sont rentrés à Rome. Mais moi, j’ai découvert une terre magnifique, ce village rempli de bonnes gens – ce village qui n’a pas de nom. Je veux faire profiter ce village d’un produit que nous connaissons bien à Rome. Comme la fondue, ce produit crée la bonne humeur et réchauffe, même si parfois, on le regrette le lendemain, mais bon… je vous apporte le raisin ! Je vous apporte la vigne ! Je vous transmets le vin ! Et votre village qui n’a pas de nom, ce village pourra prendre mon nom : je m’appelle Bibius. Chez moi, à Rome, Bibius signifie l’homme qui sait bien boire ! Chez vous, Bibius est a donné naissance à Bevaix ! [Il enlève sa toge]. C’est en tout cas l’étymologie la plus probable du nom de Bevaix et non, Mesdames, et Messieurs, cette invention des Messieurs des Biviades, d’imaginer qu’il y avait ici deux routes, bi-viade, une étymologie farfelue et tenace de Bivia. Mais bon, vous êtes venus, vous avez vu, preuve que ces Messieurs des Biviades n’ont peut-être pas complètement tort en ce qui concerne le marketing ! A propos, le livre de la pièce de théâtre de Divico n’est malheureusement plus disponible en librairie, mais le Comité des Biviades s’engage à vous le faire parvenir, si 50 personnes souhaitent l’acquérir. Inscrivez-vous, et si vous êtes assez nombreux, on le fera rééditer et on vous l’enverra contre remboursement, pour la somme de 40.-. Laissez-vous tenter par ce chef-d’oeuvre du barde bevaisan, Adolphe Ribaux, Adolphe Ribaux a laissé une rue à Bevaix ; il pourrait bien laisser aussi un livre dans votre bibliothèque !